IA : un autre monde est possible … ou pas !

IA : un autre monde est possible … ou pas !

Le 27 mai s’est tenue au niveau du ministère une réunion dédiée à l’intelligence artificielle. L’affaire, évidemment d’importance, soulève de très nombreuses questions, qui vont de la politique générale jusqu’aux conditions de travail au quotidien. Même si nous ne sommes plus tout à fait au tout début de l’histoire (les premiers « ballons d’essai » ne sont pas loin de fêter leur 10 ans à la DGFiP par exemple), il y a quand même une forte part de prospective sur le sujet.

Revenons d’abord sur les résultats d’une étude diligentée par le ministère. Chose à rappeler (et à saluer) : ce n’est pas un cabinet conseil qui les a réalisés mais un laboratoire de type universitaire, l’INRIA. 18 mois de travaux visant les métiers du contrôle et de l’enquête, et aboutissant à des constats clairs et à des recommandations que l’on partage assez largement. Avec un bémol : l’administration n’a pas transmis l’intégralité de l’étude aux représentant.es du personnel, nos réactions n’ont donc pu porter que sur ce que l’administration a bien voulu fournir aux organisations syndicales.

S’agissant des constats globaux, il y a le versant ensoleillé de la colline et la face sombre.

Commençons par cette dernière, si on part sur une mécanique de « grand remplacement » (cerveau agent.e par IA), on va vers la perte d’autonomie, l’affaiblissement du sens du métier et une moindre efficacité globale – les termes sont empruntés à la synthèse du rapport que l’administration ne nous a pas (encore ?) transmis in extenso (oh, la cachottière…) Par certains côtés, une telle évolution pourrait même devenir effrayante, surtout quand on voit le positionnement idéologique de certaines figures de l’IA mondiale plus proches du fascisme 3.0 que d’un élan progressiste…

Du côté plus positif, en considérant l’IA comme un appui, on peut espérer une amélioration du ciblage, un renforcement de la valeur ajoutée du travail et un respect de l’expertise humaine (là-encore, les termes sont présents dans les résultats de l’étude). Mais , dans un contexte dégradé comme celui que nous connaissons dans de nombreux cas, vous nous permettrez d’avoir quelques doutes et de craindre que l’IA soit, en fait, souvent le moyen de suppléer un manque.

S’agissant des recommandations, la première ne fait pas débat : poser le principe de la responsabilité humaine finale. Jamais la décision finale et le jugement professionnel ne doivent être automatisés. Cet engagement est fondamental, car des aventuriers pourraient être tentés de franchir cette limite. On rappelle toutefois que c’est là simplement l’application de la règle (IA Act et RGPD).

En bonus, il est aussi envisagé que cette évolution du travail mette en lumière la partie invisible de ce dernier (vérification, correction, enrichissement des données).

Une autre idée importante est le fait d’avancer en transparence avec les agent.es. Au bout du compte, le gros pavé dans la mare est la co-construction avec les utilisateurs.trices finaux. C’est la piste la plus nouvelle par rapport à l’existant.

En effet, le ministère envisage un « dialogue 3 D », se déroulant à un triple niveau  :

– l’association de groupes experts (utilisateurs.trices finaux),

– dialogue professionnel dans les services,

– dialogue social avec les représentant.es du personnel.

Si le 3ème est l’exercice le plus « balisé », les 1 et 2 sont un peu plus… inhabituels. Mais, au cas d’espèce de l’IA, ils nous semblent complètement de rigueur. Ce serait même, en fait, une orientation porteuse à laquelle, à laquelle on a envie de dire à l’administration : « chiche ! ».

On va toutefois vite tempérer cette inclinaison à la positivité. En effet, ce n’est pas vraiment dans les gènes des administrations, qui sont beaucoup plus enclines à travailler de manière verticale : on conçoit le truc dans quelque haute sphère, puis on l’impose en essayant d’expliquer à tout le monde que c’est juste génial… même quand ça ne l’est pas. Ce qui est donc évoqué est, en quelque sort, une forme de révolution. C’est presque un défi que nous lançons là aux administrations, pour le bien du service public.

En attendant de voir si ce bel engagement sera un tant soit peu traduit dans la réalité, nous ajoutons d’ores et déjà trois éléments qui nous paraissent importants :

– cette « association » doit être prévue en amont. A défaut, il est juste évident que la cible, en matière de dialogue social, sera manquée.

– les trois cercles d’échanges évoqués plus haut ne doivent pas constituer des « couloirs de nage » isolés les uns des autres, mais être articulés pour aboutir à la meilleure copie possible, consacrée dans le dialogue social institutionnel.

– le critère cardinal doit être l’intégration de cette évolution dans la réalité du travail.

C’est peut-être à ces conditions là (non suffisantes mais impératives…) qu’on peut espérer prendre ce virage-là le mieux possible.

Après, il reste tous les autres aspects du sujet et ils sont aussi nombreux qu’importants : résilience, souveraineté, impact environnemental… Pour nous, ce sont là des préoccupations qui doivent être au coeur des réflexions concernant le service public.

Et pour finir, une petite carte postale en matière d’IA, qu’on nous a produite, avec une certaine dose de transparence reconnaissons-le : le service des ressources humaines du ministère (SRH) a été sollicité pour une expérimentation d’IA dans un format limité (une trentaine d’agents). Résultat des courses : l’outil présente des bénéfices certes, mais nécessite une reprise de ses résultats, au moins en termes de format, ce qui est chronophage. Sur la synthèse documentaire, qui est un des axes majeur de cette IA répondant au doux nom de « Safebrain », le constat des collègues/cobayes est lumineux : les résultats peuvent être très pertinents… si c’est un prompt très pointu qui est donné à ingurgiter à la machine ! Pour nous, cette illustration est éclairante sur l’état de situation actuel en matière d’IA.

Cette expérimentation ne cache en tout cas pas le fait que le sujet est encore largement évolutif, y compris dans son appréhension par les agent.es. Raison de plus pour ne pas manquer les défis lancés un peu plus haut. Pour nous, cette réussite (ou fiasco…) porte deux enjeux principaux : celui de l’efficacité du service public, mais aussi le sentiment éprouvé par les agent.es. Et nous rappelons que la défiance par rapport à son évolution est forte.